Quatre jours pour refaire le Monde (TED)

Scritto da max, Venerdì 28 Marzo 2008

LE MONDE 2 | 28.03.08

Chaque année, la conférence TED réunit les plus beaux cerveaux de la planète devant une audience exceptionnelle. Visionnaires de l’Internet, stars d’Hollywood, gourous des médias viennent se frotter aux idées les plus novatrices, exposées en 18 minutes chrono. Plongée dans le rendez-vous utopique de l’élite.

Les jets privés se frôlent sur le tarmac du Peninsula Airport. Les rois de la Silicon Valley, d’Hollywood et du MIT se sont donné rendez-vous à Monterey. Début mars, pour une petite semaine, la station balnéaire californienne préférée des loutres de mer attire aussi les plus beaux cerveaux du monde. Quelle est notre place dans l’univers? Qu’est-ce que la beauté? Est-ce que le mal va gagner? Qu’est-ce qui nous pousse en avant? Scientifiques, artistes, designers, philosophes offrent leurs plus belles réponses.

Certains ont reçu prix Nobel, Pulitzer, Oscar, d’autres n’ont pas encore été repérés. En dix-huit minutes chrono, ils prononcent le discours de leur vie devant une audience exceptionnelle : visionnaires de l’Internet, stars d’Hollywood, gourous des médias, faiseurs de rois en technologie ou en énergie propre. Jeff Bezos (Amazon), Pierre Omidyar (eBay), Marc Zuckerberg (Facebook), William McDonough (inventeur de l’architecture verte), Matt Groening (créateur des Simpsons) courent en tous sens, bloc-notes en main. Ils ont cassé les règles de leur secteur.

A la conférence TED – technology, entertainment, design –, ils écoutent. Pour une fois, people et patrons ne sont pas sur scène. Pendant les interventions ou les déjeuners de travail, interdit de parler affaires ou politique. Ici, seules les idées comptent : grandeur et décadence de l’Amérique, chaos du monde, espoir dans l’homme, son génie et ses technologies. TED est la fête de leur intelligence. De 7 heures à 23 heures, tout est occasion d’apprendre. Interventions, pauses “conversationnelles”, séances de méditation et fêtes s’enchaînent. Les places sont chères (4000 euros), très rares surtout : 1300 en tout et pour tout. Elles s’arrachent en dix jours sur Internet. L’édition 2009 affiche déjà complet. Les participants à la conférence, les Tedsters, jouent le jeu : tenue décontractée, énorme badge identifiant, bienveillance californienne. Ils ne comparent pas volume de stock-option ni couleur de cravate. Ils préfèrent, comme Sergey Brin (fondateur de Google), les sabots en résine Crocs. TED n’est pas Davos.

DIVERSITÉ DE GENRE ET DE TON

“Nos vies sont devenues si grotesques, confie George Meyer, un des scénaristes des Simpsons. TED remet tout cela en perspective. Cela me donne de l’espoir.” Diversité de discipline, d’origine, de genre et de ton permet une plongée abyssale dans l’inconnu. Loin des caméras, des contraintes d’agenda, le patchwork est riche, l’émotion partout. Bob Geldof prédit : “Le progrès humain dépend de personnes déraisonnables. TED, c’est les Jeux olympiques des personnes déraisonnables.” Le premier jour débute par une matinée de cours, de douze minutes chacun : “Je suis publicitaire et j’en suis malade”, “Comment avoir une conversation difficile”, “Les villes en 2100″, “Comment constituer un conseil d’administration de rêve”… Les participants zigzaguent en riant dans les couloirs. L’après-midi, ils jouent des coudes pour entrer dans le théâtre.

Sur scène, Jay Walker (le fondateur de Priceline) présente quelques-uns de ses trésors : un Spoutnik, un morceau de météorite, la bible de Gutenberg (1455), un des drapeaux américains posés sur la Lune. Cinq cents personnes accèdent au spectacle. Les autres suivent la retransmission dans une salle adjacente. Steelcase l’a décorée de son mobilier écolo. Canapés, poufs, fauteuils, lits remplacent les traditionnelles chaises pliantes. Des couvertures sont disposées ça et là pour les plus frileux. En cas de baisse de concentration, on peut avaler boisson biologique ou barre énergétique au Google Café. Surfer sur Internet grâce à l’un des cinquante ordinateurs à disposition. Essayer un prototype de voiture à eau. Ou se faire masser, un œil sur le travail des graphistesqui interprètent en direct le contenu de la conférence.

Choisis pour leur capacité à faire partager leurs découvertes, les intervenants sont préparés comme des étalons. Graves ou légers, ils évoquent tour à tour mort, beauté, art ou molécules. Ils prennent des risques. Jill Bolte Taylor apporte un cerveau humain sur scène pour évoquer sa propre attaque cérébrale. Chercheuse psychiatre, elle replonge dans ce moment de sa vie. En elle, la femme se sait coupée du monde, la scientifique analyse l’expérience hors norme. “Cette attaque m’a plus appris sur le cerveau que toute ma carrière académique.” Elle raconte la douleur, les sensations qui s’en vont, celles qui viennent. L’instinct de survie et le nirvana. Privée de son hémisphère gauche, elle expérimente la communion avec le tout, la disparition du “je”. “J’ai découvert le nous à l’intérieur de moi.” En larmes, elle replace ses longs cheveux argent, conclut : “Qui sommes-nous? Nous sommes la force de vie de cet univers, avec une dextérité manuelle, deux esprits cognitifs et la capacité de choisir qui nous sommes.” Lumineuse et tendre, Jill Bolte Taylor place la barre très haut. Les Tedsters l’ovationnent. “En laissant voir sa vulnérabilité, elle a permis à tous de se laisser aller”, confie un membre de l’organisation.

Garrett Lisi, physicien free-lance, pourrait être le prochain Einstein. “La beauté mathématique, dit-il, gourmand, décrit la vérité au plus petit niveau.” Il montre aussi son bureau, un combi WV sur une plage de Maui. La musicienne Kaki King, sorte de Camille new-yorkaise, défie les lois de la gravité avec sa guitare. Robert Ballard, l’homme qui a retrouvé le Titanic, compare l’océan à un grand musée. L’auteur nigérian Chris Abani rappelle : “En littérature, nous sommes les plus beaux quand nous sommes les plus affreux”. Tim Robbins saute sur scène à la faveur d’un incident technique. L’audience se régale de quinze minutes d’improvisation délirante.

La vision d’un homme Paul Rothemund montre le résultat de ses manipulations d’ADN : des cellules en forme de smiley ou d’étoile. Philip Zimbardo diffuse des images interdites d’Abou-Ghraib. La honte de l’Amérique. Tirées de son travail d’expert à la Cour, elles illustrent sa thèse sur l’effet Lucifer : “Quand les gens sont déchargés de leur responsabilité, ils font n’importe quoi. Il faut trouver les moyens de recréer un imaginaire du héros. ” Craig Venter invente la vie synthétique dans son laboratoire.” La fin du monde est dans ses éprouvettes”, souffle mon voisin. Benjamin Zander, chef d’orchestre du Philharmonique de Boston, dissipe les mauvaises nouvelles. Sous sa direction survoltée, Al Gore, Cameron Diaz et Paul Allen entonnent l’Hymne à la joie. En allemand.

La conférence TED est née de la vision d’un homme et de l’ambition d’un autre. Richard Saul Wurman, architecte et designer, crée le concept en 1984 “comme le dîner que je n’aurais jamais pu organiser”. Il invite ceux qui le fascinent (Bill Gates, la violoncelliste Yo-Yo Ma, le révérend Billy Graham) à parler des sujets qui l’intéressent : technologie, divertissement, design. Ces secteurs vont converger, il en est persuadé. Richard Saul Wurman a des problèmes de concen tration, il impose donc des règles aux intervenants : des discours de dix-huit minutes au maximum, sans support PowerPoint ni note. “Se mettre dans une position de vulnérabilité garantit une connexion émotionnelle avec l’autre.” Il bannit table ronde et atelier, “tout le monde roupille”.

Chris Anderson rachète l’opération en 2001. Il vient de vendre son groupe de presse, Future Publishing (Business 2.0). TED est alors le secret le mieux gardé de la Silicon Valley, un club élitiste très fermé. Il lui colle sa conviction : les idées, les médias, la technologie peuvent changer le monde. Il ouvre le site Ted.com (1,5 million de visiteurs uniques par mois), diffuse gratuitement les vidéos des conférences. Il crée le TED Prize : chaque année, trois personnalités, distinguées pour leur capacité à avoir un impact sur le monde, reçoivent 100000 dollars et la possibilité de réaliser un rêve. Bill Clinton voulait créer des hôpitaux de campagne au Rwanda : AMD, Nokia, Sun Microsystems et quelques fondations présentes à TED l’ont fait. La réalisatrice Jehane Noujaim fantasmait sur un jour qui célébrerait l’humanité grâce à la puissance des images. C’est Pangea Day, le 10 mai prochain. Karen Armstrong, distinguée en 2008, a écrit plus de vingt livres sur les religions monothéistes. “Elles ont été prises en otage par le politique, dit-elle. La religion n’est pas une croyance mais un comportement.” Elle rêve d’une “Charte pour la compassion”, portée au niveau mondial par un comité de sages interreligieux.

Certes, des sponsors déboursent une fortune pour un logo sur un programme, un cadeau dans le sac du participant, l’organisation d’une (rare) pause. Coca-cola parraine un déjeuner sur l’avenir de l’eau. Les Tedsters ne sont pas dupes des intérêts du géant d’Atlanta. Mais l’orientation activiste de TED se confirme : cette année, le mot le plus prononcé est “compassion”. Juste devant “surconsommation”.

LE GRAND RETOUR DU HÉROS ?

“And the point? ” (”Conclusion?”) : la question clôt quatre jours de safari cérébral. Le fil rouge se précise : l’explosion démographique, associée à un idéal de réalisation par la consommation, conduit à la guerre ou à une période glaciaire. “Dans ce contexte, que signifie être humain et vivant?” demande Wade Davis, anthropologue. Al Gore teste son nouveau discours : “Il y a une crise de la démocratie, pas seulement une crise climatique. Nous avons besoin d’une nouvelle génération de héros. C’est une chance.” La beach party de clôture s’étire jusqu’à la nuit. Entre deux épis de maïs grillé, les participants continuent de refaire le monde.

Epiphénomène du microcosme californien ou sursaut salutaire à la médiocrité, TED est une grande fête de la complexité et de l’exigence. Son accessibilité au plus grand nombre est une priorité. La conférence TED arrive en Afrique (Le Cap, septembre-octobre 2008), en Europe (Oxford, du 22 au 24 juillet 2009) et en Asie (Mumbai, novembre 2009). D’ici là, l’intégralité des interventions depuis 1984 sera disponible sur Ted.com en plusieurs langues.

A quoi mesure-t-on la qualité d’un événement ? A la tête des participants quand ils arrivent (joyeuse) puis repartent (défaite). A la disparition des BlackBerry. A une audience qui pleure, chante, saute de joie et s’énerve. A une conférence qui devient communauté d’intérêt.

On ne va pas à TED en traînant les pieds. On n’en revient pas avec son poids en brochures ridicules, en gadgets stupides. On rentre le cœur gros, les neurones en ébullition. Avec quelques idées pour un monde nouveau.

Flore Vasseur

Scrivi un commento